Patrimoine immatériel

L’odeur de Pondichéry

Kolam lors de la procession religieuse de Notre Dame des Anges, Pondichéry.
Kolam lors de la procession religieuse de Notre Dame des Anges, Pondichéry.

«  On dit que cha­que vil­le, cha­que pays a son odeur. Paris, dit-on, sent ou sen­tait le choux aigre. Le Cap sent le mou­ton. […] La Rus­sie sent le cuir. Lyon sent le char­bon. L’Orient, en géné­ral sent le musc et la cha­ro­gne. Bruxel­les sent le savon noir. »  Char­les Bau­de­lai­re : « Pau­vre Bel­gi­que », éd. Louis Conard, Paris, 1953, p.12–13

Il est bien dif­fi­ci­le de déter­mi­ner l’odeur qui enve­lop­pe­rait Pon­di­ché­ry.  L’Inde est un pays gor­gé d’une pro­fu­sion d’odeurs et de sen­teurs. Pon­di­ché­ry n’est pas une excep­tion. Bien qu’elle fut un comp­toir fran­çais pen­dant près de trois cent ans, ses mul­ti­ples influen­ces euro­péen­nes et indien­nes se sont mélan­gées pour façon­ner une vil­le au carac­tè­re uni­que.

Je me sou­viens de l’intensité des pre­miers jours sur le sol de Pon­di­ché­ry, mar­qués par une cha­leur étouf­fan­te. Le sou­ve­nir de la tra­ver­sée de la vil­le tamou­le, agi­tée et bruyan­te, parais­sait bien loin lors­que nous arri­vâ­mes au cœur de la « vil­le blan­che » où des arbres majes­tueux débor­daient sur les rues ombra­gées, silen­cieu­ses et apai­sées.

Cha­que jour à Pon­di­ché­ry est une célé­bra­tion à la vie. Lors d’évènements reli­gieux, des kol­lams flo­raux ornent les entrées des mai­sons et for­ment dans leur ensem­ble le par­cours reli­gieux. Des fleurs fraî­che­ment cou­pées sont dépo­sées déli­ca­te­ment sur le sol et des­si­nent un motif uni­que. La sen­teur éma­nant des fleurs dres­se un par­cours olfac­tif colo­ré et nous gui­dent vers le pro­chain kol­lam. Il n’est pas éton­nant de voir que dans la lit­té­ra­tu­re Sans­krit clas­si­que, les fleurs et leurs fra­gran­ces sont reliées aux divi­ni­tés.

Au fil du par­cours, les rues offrent de lar­ges per­cées visuel­les sur la mer et nous mon­trent, ici et là, des vues frag­men­tées du quar­tier tamoul qui paraît à la fois si pro­che et si loin­tain. Un canal, construit au temps des colo­nies, sépa­re phy­si­que­ment les deux vil­les, tamou­le et fran­çai­se. On pei­ne à se frayer un che­min à tra­vers les détri­tus qui jon­chent le sol, les scoo­ters et rick­shaws imper­tur­ba­bles qui s’engouffrent et esqui­vent les vaches dans un caphar­naüm sans nom.

Mais ce qui res­te impri­mé dans notre mémoi­re, c’est l’odeur.

Les relents du canal ser­vant d’égout à ciel ouvert mar­quent cet­te tra­ver­sée dif­fi­ci­le entre les deux mon­des. Com­me si cet­te puan­teur reflé­tait fina­le­ment cet­te vision humai­ne colo­nia­lis­te, si binai­re et éli­tis­te. La frac­tu­re n’est pas intan­gi­ble, on la voit et on la sent.

Après ce fran­chis­se­ment, la vil­le tamou­le nous offre une varié­té de fra­gran­ces et d’odeurs. Les cui­si­nes de rue enve­lop­pent l’espace urbain d’un bou­quet d’odeurs de grais­se fon­dan­te et d’épices. Au cré­pus­cu­le, les por­teurs et les car­gai­sons de fruits et légu­mes des cam­pa­gnes envi­ron­nan­tes abon­dent vers le cœur du quar­tier : le grand Bazaar. Cha­que sec­tion déga­ge un mélan­ge d’odeurs uni­que. Les odeurs for­tes éma­nant des mar­chés aux pois­sons et aux volailles déli­mi­tent clai­re­ment ces espa­ces et débor­dent dans les rues adja­cen­tes. Après ce pas­sa­ge éprou­vant, on se lais­se por­ter par les efflu­ves épi­cés, frui­tés et flo­ra­les. Les fleurs fraî­che­ment tres­sées sont offer­tes en offran­de dans les lieux de culte hin­dous qui ponc­tuent la vil­le d’où s’échappent l’odeur des encens brû­lés.

Pon­di­ché­ry n’a pas une odeur, c’est une toi­le colo­rée com­po­sée d’une palet­te d’odeurs. Cha­que mélan­ge d’odeurs for­me une tein­te uni­que qui colo­re les dif­fé­rents lieux de la vil­le.

 

 

Pour aller plus loin,

Dulau Robert, Jean-Robert Pit­te, Géo­gra­phie des odeurs, Paris, L’Harmattan, coll. Géo­gra­phies et cultu­res, 1998, 198p.

L’odeur des vil­les, Confé­ren­ce à la Socié­té Fran­çai­se de Par­fu­me­rie, 19 mars 2003  http://www.lavilledessens.net/textes/01/paris19mars.pdf

Une artis­te car­to­gra­phie les odeurs des vil­les, http://www.smithsonianmag.com/science-nature/mapping-the-smells-of-new-york-amsterdam-and-paris-block-by-block-95648059/?no-ist=

 

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