Patrimoine immatériel

À pas d’éléphant

Le prince de Galles (futur Edouard VIII) avec le Maharajah de Gwalior en Inde, 1906 . Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie.
Le prince de Galles (futur Edouard VIII) avec le Maharajah de Gwalior en Inde, 1906 . Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie.

 

« Dans cer­tains pays de l’Asie

On révè­re les élé­phants,

Sur­tout les blancs.

Un palais est leur écu­rie,

On les sert dans des vases d’or,

Tout hom­me à leur aspect s’incline vers la ter­re,

Et les peu­ples se font la guer­re

Pour s’enlever ce beau tré­sor. »

Extrait du poè­me « L’éléphant blanc » de Jean-Pier­re Cla­ris de Flo­rian (1755–1794)

 

Sym­bo­le de sages­se et de puis­san­ce dans la cultu­re asia­ti­que, l’éléphant jouit depuis des mil­lé­nai­res d’un sta­tut par­ti­cu­lier. Il fait par­tie de la cultu­re indien­ne depuis des siè­cles. Véné­ré par les Hin­douis­tes tout com­me les Boudh­his­tes, l’éléphant revêt un carac­tè­re sacré. Dans l’une de ses exis­ten­ces, Boud­ha fut un élé­phant blanc. Cet­te for­me d’incarnation est un signe d’excellence car l’éléphant blanc en Asie est très rare et sacré pour les hom­mes. Dans la reli­gion hin­doue, Gane­sh, le dieu le plus popu­lai­re de l’Inde, est doté d’une tête d’éléphant. L’éléphant est aus­si la mon­tu­re roya­le par excel­len­ce des dieux et des rois. Dans la reli­gion hin­doue, l’éléphant Ayra­va­ta est la mon­tu­re du roi des dieux Indra et serait capa­ble d’éloigner les nua­ges après des pluies tor­ren­tiel­les. Aus­si, les rois et prin­ces indiens se pro­me­naient dans leur royau­me sur le dos d’éléphants cou­verts de somp­tueux tis­sus et paru­res en pier­res pré­cieu­ses. La renom­mé de ces créa­tu­res dépas­se les fron­tiè­res orien­ta­les. En Occi­dent, de Char­le­ma­gne à Hen­ri IV, les rois se firent une joie tein­tée de fier­té de pos­sé­der un élé­phant, un ani­mal rare et majes­tueux, venu des contrées loin­tai­nes.

Enco­re aujourd’hui, cet­te fas­ci­na­tion pour ces créa­tu­res sacrées ne s’est pas étein­te. À Pon­di­ché­ry, Laksh­mi la célè­bre élé­phan­te du tem­ple de Gane­sh, ne lais­se per­son­ne indif­fé­rent. Cha­que jour au petit matin, elle va rejoin­dre son tem­ple Sri Mana­ku­la Vinaya­gar dans la vil­le blan­che, après un brain de toi­let­te et un petit-déjeu­ner copieux. D’une incroya­ble majes­té, elle s’élance avec len­teur et pru­den­ce dans les rues endor­mies de Pon­di­ché­ry. Cha­que jour elle bénit de sa trom­pe, pour quel­ques piè­ces ou quel­ques fruits, les fidè­les et les pas­sants curieux, char­més par cet­te créa­tu­res impres­sion­nan­te. Son che­mi­ne­ment solen­nel vers le tem­ple rap­pel­le les pro­ces­sions reli­gieu­ses dans la vil­le tamou­le. Avant d’apercevoir sa sil­houet­te quel­que peu mas­si­ve, on devi­ne sa venue au son de ses pas assu­rés. Les clo­chet­tes de ses che­villè­res dorées tin­tent dans les rues tran­quilles et apai­sées de la vil­le blan­che et ryth­ment sa venue. Loin des fines dan­seu­ses étoi­les, elle n’en est pas moins gra­cieu­se et déga­ge une éner­gie apai­sée et har­mo­nieu­se, maî­tri­sant déli­ca­te­ment sa for­ce consi­dé­ra­ble. Laksh­mi est la per­son­ni­fi­ca­tion de Pon­di­ché­ry. Elle rap­pel­le la len­teur et la dou­ceur de vivre dans la vil­le blan­che à l’ombre des fran­gi­pa­niers par­fu­més. D’un pas assu­ré et solen­nel, elle éri­ge la patien­ce en ver­tu suprê­me. Elle nous invi­te à pren­dre notre temps, à flâ­ner dans ses rues. Les jours de fête, elle s’anime et se pare de bijoux scin­tillants et de tis­sus colo­rés. Elle se cou­vre de magni­fi­ques des­sins de fleurs.

L’éléphant de par sa phy­sio­no­mie, évo­que une beau­té par­ti­cu­liè­re et tota­le­ment uni­que, un équi­li­bre entre for­ce et déli­ca­tes­se. Pon­di­ché­ry, aus­si, a un visa­ge qui lui est pro­pre, une beau­té uni­que, recon­nue à tra­vers tou­te l’Inde. Mais la vil­le est en plei­ne muta­tion et les ves­ti­ges de son pas­sé sont mena­cés de dis­pa­raî­tre. La vil­le devrait sui­vre le ryth­me de l’éléphant qui pose avec conscien­ce, un pas après l’autre, tout en ayant une vision élar­gie de son envi­ron­ne­ment. Ain­si, pas après pas, elle avan­ce­ra en pre­nant gar­de de ne pas lais­ser der­riè­re elle les tré­sors de son pas­sé flam­boyant.

 

Quel­ques fic­tions lit­té­rai­res pour aller plus loin,

Bus­quet Gérard et Cohen Mar­cel, Tom­beau de l’éléphant d’Asie, Édi­tions Chan­dei­gne, Paris, 2002.

Gau­tier Ari, Car­net secret de Laksh­mi, Édi­teur Edi­li­vre, 2015.

Muham­mad Basheer, Vaik­kam, Grand-père avait un élé­phant, Édi­tions Zul­ma, Paris, 2005.

 

Illus­tra­tion : ” Laksh­mi dans les rues de Pon­di­ché­ry”, aqua­rel­le de Vijaya Rajan.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *