Patrimoine immatériel

La danse du riz

Kolam dessiné à l'occasion  des festivités de Pongal à Bahour en Janvier 2017.
Kolam dessiné à l'occasion des festivités de Pongal à Bahour en Janvier 2017.

 

Oh ma maman
Qui a dit que tu ne sais pas écri­re ?
Je ne regret­te pas que tu sois res­tée sans appren­dre à lire.
Tu as cer­tes bien fait ton che­min sans connaî­tre les
pro­blè­mes de lan­gue qui vous font sor­tir les yeux de la tête.
Mais que tu n’aies pas su écri­re,
j’hésite vrai­ment à fai­re mien­ne cet­te idée.

Ces Kôlam que tu écri­vais sur le seuil de la mai­son
dans la beau­té des petits matins de Mar­ka­li,
ce ne serait pas de l’écriture ?

Répan­dus de l’entrée jusqu’au trot­toir,
tes Kôlam se déploient sur la rue
tel un grand arbre char­gé de bran­ches et de fruits.

C’est grâ­ce à tes Kôlam, qui brillent
com­me si l’étoile du matin y était rete­nue pri­son­niè­re
et répan­due sur notre seuil,
c’est grâ­ce à tes Kôlam que tu m’as fait por­ter
dans mes ten­dres années la struc­tu­re du poè­me,
tel­le une bal­le de coton !
Choi­sis­sant les lieux mêmes
où l’écriture ne peut rien pour le lan­ga­ge,
as-tu ins­crit les mes­sa­ges des Kôlam dans notre seuil ?

Même le men­diant avec ses pau­vres jam­bes estro­piées
qui s’installe habi­tuel­le­ment dans notre rue
a expri­mé son angois­se à l’idée d’effacer tes Kôlam
quand il avan­ce en ram­pant,
enfouis­sant en lui-même le dénue­ment de ses jam­bes
avec une ter­reur qui trans­cen­de sa bles­su­re.

C’est de toi dont on a dit que tu ne sais pas écri­re ?
Maman, les Kôlam ne sont-ils donc pas écri­tu­re ?

De Nimo­shi­ni, extrait du jour­nal Ciru­ka­tai Katir tiré du livre de Robert Dulau 

Le Kôlam est une sour­ce d’inspiration pour les poè­tes tamouls qui leur rap­pel­lent la figu­re mater­nel­le ou enco­re l’une des dif­fé­ren­tes pha­ses d’un rite lié à la quê­te de l’autre. Son champ séman­ti­que fait réfé­ren­ce à des pra­ti­ques liées à l’embellissement et à la subli­ma­tion de la beau­té. Empreint d’une poé­sie, le Kôlam va bien au-delà de la sim­ple paru­re qui orne le seuil des mai­sons tamou­les. 

Au petit matin dans le sud de l’Inde, la fem­me tamou­le s’éveille la pre­miè­re dans la mai­son­née enco­re endor­mie et pré­pa­re les rituels quo­ti­diens qui célè­brent les divi­ni­tés et pro­tè­gent la mai­son des mau­vais augu­res. Le Kôlam fait par­tie de ces rituels qui ponc­tuent la jour­née. Gor­gé de sym­bo­les et de signi­fi­ca­tions, on peut enco­re voir fleu­rir, dans les rues de Pon­di­ché­ry, de nom­breux Kôlam, cha­cun dis­tinct de celui du voi­sin, ornant le seuil des mai­sons, des bou­ti­ques et des tem­ples. Ces figu­res don­nent un ryth­me lors d’une tra­ver­sée urbai­ne et confè­rent à la rue une ambian­ce par­ti­cu­liè­re. De sim­ples for­mes épu­rées aux for­mes les plus com­plexes entre­la­cées, selon un axe symé­tri­que, de lignes conti­nues en cour­be et contre-cour­be, le Kôlam est un art tra­di­tion­nel avec ses dif­fé­rents codes de créa­tion et de repré­sen­ta­tion.

Dès l’aube, la fem­me tamou­le des­si­ne le Kôlam dans l’axe du seuil, après avoir fraî­che­ment lavé le sol. Tou­jours debout et pen­chée en avant, elle tient dans sa main gau­che un petit réci­pient conte­nant la pou­dre de riz blan­che ou cel­le d’une pier­re ten­dre. Sa main droi­te, elle, dan­se gra­cieu­se­ment au-des­sus du sol, lais­sant s’échapper au cours de cet­te val­se silen­cieu­se, quel­ques petits monts blancs et brillants for­mant sur le sol un motif géo­mé­tri­que imma­cu­lé. Les jours de célé­bra­tions, les Kôlam fleu­ris­sent, ils se gon­flent et éclo­sent , pleins de cou­leurs.

Le Kôlam inves­tit le Dehors, inter­pel­le le pas­sant, atti­re et intri­gue les voya­geurs. Sa pré­sen­ce déli­mi­te un espa­ce fran­chis­sa­ble et éphé­mè­re et agran­dit l’espace domes­ti­que. Il ne doit pas être pris avec légè­re­té, bien qu’éphémère, il est le pre­mier signe visuel de la mai­son. Sa pré­sen­ce mar­que l’espace et nous racon­te une his­toi­re. En fonc­tion de la com­plexi­té du Kôlam, on peut s’imaginer qu’un évè­ne­ment heu­reux est célé­bré dans la mai­son­née, une nais­san­ce, un maria­ge ou une célé­bra­tion reli­gieu­se. Son absen­ce, au contrai­re, révè­le un tris­te évè­ne­ment celui de la per­te d’un mem­bre de la famil­le. En effet, les pra­ti­ques liées à l’embellissement ne trou­vent pas leur pla­ce en ce jour de deuil.

Il est dif­fi­ci­le de connaî­tre les croyan­ces, les mes­sa­ges et les sym­bo­li­ques qui se cachent der­riè­re cha­cu­ne de ces for­mes qui sont réin­ven­tées cha­que matin. Tou­te­fois, on sait que le Kôlam per­met de s’adresser aux divi­ni­tés qui nous regar­dent du haut de leurs nua­ges. Outre les célé­bra­tions reli­gieu­ses, le des­sin peut être por­teur d’un mes­sa­ge, d’une requê­te pré­ci­se adres­sés à ces dieux hin­dous et plus par­ti­cu­liè­re­ment à Laksh­mi atta­chée à l’espace domes­ti­que, por­teu­se de pros­pé­ri­té et de bon­ne san­té. Par exem­ple, il exis­te un rituel selon lequel la jeu­ne fille de la mai­son­née, après s’être plon­gée dans un bain d’huile, tra­ce un Kôlam sur le seuil de sa mai­son à un moment par­ti­cu­lier de l’année, dans la quê­te secrè­te de trou­ver un com­pa­gnon. Le Kôlam sert à la fois de bar­ra­ge contre le mau­vais œil et de pas­se­rel­le entre les dieux pro­tec­teurs et les mem­bres de la mai­son­née.

Au fil de la jour­née, les pas des pas­sants, des ani­maux et des ven­deurs ambu­lants ain­si que la pluie et le souf­fle du vent font dis­pa­raî­tre pro­gres­si­ve­ment les der­niè­res tra­ces tan­gi­bles du Kôlam. Com­me une priè­re, le Kôlam sur­git et s’efface au cours du temps, ne lais­sant que quel­ques échos dans l’espace ambiant. Mal­gré sa cour­te exis­ten­ce, cha­que matin, il est renou­ve­lé et s’inscrit alors dans une cer­tai­ne péren­ni­té. Le Kôlam est une méta­pho­re de la vie, il naît de la pous­siè­re et rede­vient pous­siè­re, après s’être épa­noui. Il est aus­si une méta­pho­re du cycle de renais­san­ce — une des croyan­ces cen­tra­les de l’hindouisme — car il renaît cha­que jour sous une for­me dif­fé­ren­te.

Le Kôlam s’inscrit dans un moment et un espa­ce pri­vi­lé­giés. Lors­que le mon­de s’éveille, les fem­mes hin­doues font dan­ser les grains de riz. Elles leur don­nent vie. Par ce ges­te maî­tri­sé et déli­cat, elles s’adressent à la rue, au mon­de et aux divi­ni­tés pour pla­cer la mai­son­née sous les meilleu­res aus­pi­ces.

Plus qu’un art, le Kôlam repré­sen­te la quê­te de l’autre mais sur­tout la quê­te de soi.

 

 

Pour aller plus loin,

Jumel Chan­tal, Voya­ge dans l’imaginaire indien : kôlam, des­sins éphé­mè­res des fem­mes tamou­les, Paris, 2013.

Robert Dulau, Habi­ter en pays tamoul, Édi­tions L’Harmattan, Paris, 1999.

Album entre musi­ques tra­di­tion­nel­les indien­nes, ara­bres et jazz-fusion occi­den­tal,

Prabhu Edouard, Kôlam, Lokan­ga, 2016.

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