Patrimoine bâti

Un emporium romain au sud de l’Inde

À la quê­te des ori­gi­nes de Pon­di­ché­ry, l’histoire d’Arikamedu intri­gue plus d’un. Situé à envi­ron 6 km au sud de Pon­di­ché­ry, il ne res­te aujourd’hui que quel­ques tra­ces de cet ancien port, décou­vert il y a pres­que cent ans par l’archéologue fran­çais G. Jou­veau-Dubreuil. Dans le cadre du Mee­tup grou­pe “Pon­di­cher­ry Heri­ta­ge”, nous som­mes allés à la décou­ver­te de ce site archéo­lo­gi­que.

Cet­te ancien­ne cité date­rait du pre­mier siè­cle avant l’ère chré­tien­ne et se situe à l’embouchure de la riviè­re d’Ariancoupam, sur la rive oppo­sée de l’actuelle Pon­di­ché­ry. On y aurait retrou­vé des tra­ces de l’industrie humai­ne, des bacs de tein­tu­re, des ampho­res, des pier­res semi-pré­cieu­ses, des pote­ries rou­ges et tes­sons por­tant la signa­tu­re des potiers d’Arezzo en Ita­lie, des piè­ces à l’effigie de Tibè­re et d’Auguste. Ces tra­ces témoi­gnent d’une acti­vi­té com­mer­cia­le flo­ris­san­te inter­na­tio­na­le qui aurait eu des échan­ges avec l’Empire romain durant l’Antiquité, dès le début du Ier siè­cle de notre ère.

Ces ves­ti­ges de l’ancien empo­rium romain cor­res­pon­draient, selon Jou­veau-Dubreuil, au port nom­mé Podu­kè men­tion­né dans les tex­tes clas­si­ques au début de l’ère chré­tien­ne par Pto­lé­mée (Le péri­ple et La Géo­gra­phie). Le nom de Podu­kè, pro­che pho­né­ti­que­ment de Pon­di­ché­ry (Pudu-cche­ri en tamoul qui signi­fie le « nou­veau vil­la­ge ») a un sens simi­lai­re : le suf­fixe « kè » est le « pudu » tamoul, Podou­kè signi­fiant « La Nou­vel­le ».

Quel­ques ves­ti­ges de cet­te épo­que sont dis­per­sés dans la forêt tro­pi­ca­le indien­ne. Près de la côte, deux colon­nes d’un por­tail que l’on ima­gi­ne monu­men­tal se dres­sent vers le ciel et nous amè­nent vers un bâti­ment en rui­nes. La faça­de prin­ci­pa­le et quel­ques murs de bri­ques d’un rou­ge inten­se enco­re debout repo­sent sur une dal­le de bri­ques dis­po­sées en arê­te de pois­son. Des arca­des en plein-cin­tre sou­te­nues par des colon­nes mas­si­ves au cen­tre de la faça­de annon­cent l’entrée de l’édifice et l’on devi­ne les pré­mi­ces d’un enta­ble­ment. Face à cet édi­fi­ce de l’époque romai­ne, durant quel­ques secon­des on se sent por­té dans l’ancien mon­de ou en Ita­lie, sur l’un des sites archéo­lo­gi­ques de la Rome anti­que, tant la simi­li­tu­de avec les édi­fi­ces romains est frap­pan­te. Un temps s’impose pour réa­li­ser que nous som­mes bien en Inde, per­dus dans le Tamil Nadu et au bord du gol­fe du Ben­ga­le.

Il est éton­nant de décou­vrir des liens entre deux civi­li­sa­tions qui se sont tis­sés puis per­dus au cours de l’histoire. Cet­te connexion est enco­re tan­gi­ble grâ­ce aux matiè­res lais­sées in situ qui révè­lent d’ailleurs des influen­ces et des enri­chis­se­ments mutuel­les entre ces deux cultu­res. Par exem­ple, les pote­ries retrou­vées dans les champs d’urnes de Mutra Palaiyam, très pro­che d’Arikamedu et contem­po­rain, auraient la par­ti­cu­la­ri­té d’avoir un fond plat, cho­se rare dans la région. Cela pour­rait indi­quer une influen­ce des modè­les de pote­ries romai­nes impor­tées à Ari­ka­me­du. Aus­si, l’­architecture domes­ti­que tamou­le pré­sen­te quel­ques simi­la­ri­tés avec les mai­sons de Pom­péi aux toits à plu­sieurs pen­tes com­po­sées de tui­les romai­nes. L’organisation spa­tia­le de la mai­son autour du mut­tram, cour inté­rieu­re dal­lée au cen­tre de la mai­son, rap­pel­lent aus­si les mai­sons romai­nes et anda­lou­ses.

Ces influen­ces archi­tec­tu­ra­les visi­bles à Ari­ka­me­du pré­cé­daient cel­les qui allaient don­ner nais­san­ce, deux mil­les ans plus tard,  à l’architecture fran­co-tamou­le, fruit du métis­sa­ge entre l’architecture néo-clas­si­que colo­nia­le et l’architecture tamou­le ver­na­cu­lai­re.

À la croi­sée des Indes et de l’Occident, Pon­di­ché­ry que l’on croyait per­due dans les sables de la côte Coro­man­del, rayon­nait déjà à tra­vers le mon­de bien avant l’arrivée des Euro­péens…

 

 

Pour aller plus loin,

Deux arti­cles sur le por­tail Per­sée,

Casal J.-M, « Sites funé­rai­res des envi­rons de Pon­di­ché­ry, fouilles de 1950 », Comp­tes ren­dus des séan­ces de l’Académie des Ins­crip­tions et Bel­les-Let­tres, Volu­me 95, n°3, 1951, p.263–266

http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1951_num_95_3_9774?q=arikamedu

Casal J.-M, « Les fouilles de Vira­pat­nam-Ari­ka­me­du », Comp­tes ren­dus des séan­ces de l’Académie des Ins­crip­tions et Bel­les-Let­tres, n°2, p.142–147

http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1949_num_93_2_78389?q=arikamedu

 

Adhi­ka­ri Payal, Ari­ka­me­du, « Ari­ka­me­du : India’s Ancient Won­der, Cultu­re trip » , 7 Octo­bre 2016,

https://theculturetrip.com/asia/india/articles/arikamedu-indias-ancient-wonder/

De Sax­cé, Aria­ne, « Gabriel Jou­veau-Dubreuil : la pas­sion d’un archéo­lo­gue pour l’Inde du Sud », Revue His­to­ri­que de Pon­di­ché­ry, Volu­me 25, Pon­di­ché­ry,  Edi­tions Bri­hat, 2013–2014,  p.1–28

 

Illus­tra­tion : aqua­rel­le par Sus­mi­ta Bhat­ta­cha­rya.