Les acteurs du passé

Un témoignage du passé

Foyer du Soldat, rue Law de Lauriston.

Com­pren­dre une des pério­des cru­cia­les de l’histoire de Pon­di­ché­ry, son indé­pen­dan­ce, à tra­vers le regard d’un hom­me, qui au gré des mis­sions mili­tai­res, a tout vu et vécu. À l’ombre sous la véran­da du Foyer du Sol­dat, vieille mai­son colo­nia­le où se réunis­sent les sol­dats retrai­tés de Pon­di­ché­ry qui ont ser­vi la Fran­ce, nous ren­con­trons Mon­sieur Sou­prayen Eji­la­ne, Pré­si­dent de l’Association des Anciens Com­bat­tants et des Vic­ti­mes de Guer­re (14–18 et 39–45) et Pré­si­dent de nom­breu­ses asso­cia­tions spor­ti­ves qui nous racon­te avec un grand plai­sir tou­tes ses aven­tu­res et son res­sen­ti sur «ce temps-là», com­me il le dit si bien.

Lorsqu’on se bala­de à Pon­di­ché­ry, au cœur de la « vil­le blan­che », l’architecture colo­nia­le, les rues aux noms évo­ca­teurs et l’odeur échap­pé des cui­si­nes nous rap­pel­lent le lien ténu, fra­gi­le entre la Fran­ce et son ancien comp­toir bor­dant le gol­fe du Ben­ga­le. Ce temps avant l’indépendance, paraît à la fois si pro­che et si loin­tain. De Rome à Pon­di­ché­ry, cer­tai­nes vil­les se construi­sent et se recons­trui­sent sur leurs ancien­nes fon­da­tions, où l’on peut lire dans le pay­sa­ge urbain, les dif­fé­ren­tes stra­tes his­to­ri­ques qui s’élèvent vers le ciel.

Outre ces élé­ments phy­si­ques et éphé­mè­res, que res­te-il de cet héri­ta­ge ?

La mémoi­re.

Des hom­mes se sou­vien­nent. Il n’y a pas si long­temps, les comp­toirs et colo­nies fran­çai­ses ont été libé­rés du joug fran­çais. Empreint de nos­tal­gie, Mon­sieur Sou­prayen Eji­la­ne, fran­co-pon­di­ché­rien, Pré­si­dent de l’Association des Anciens Com­bat­tants et des Vic­ti­mes de Guer­re (14–18 et 39–45) se sou­vient.

souprayen-monumentmort

«  Je suis né à Pon­di­ché­ry, où il y a le Sta­dium tout près de la gare. J’ai com­men­cé à tra­vailler à Pon­di­ché­ry dans une usi­ne de tex­ti­les à 14 ans com­me élec­tri­cien, pour répa­rer les moteurs, j’y ai tra­vaillé 10 ans. Je n’ai pas pu fai­re des étu­des supé­rieu­res, j’ai fait le cours moyen à cours supé­rieur, 10 ème degré. Après cela en 1953,  une peti­te guer­re en Indo­chi­ne se pas­sait. Ils ont deman­dé des gens pour le « main­tien de l’ordre ». Des trou­pes fran­çai­ses pour aider et défen­dre la Fran­ce en Indo­chi­ne. J’ai pris le train ici le 25 Sep­tem­bre 1953 pour aller à Bom­bay (pas d’avions en ce temps-là pour y aller) , donc trois jours de voya­ges, après j’ai pris le bateau à Bom­bay pour arri­ver en Indo­chi­ne. Je suis arri­vé en Indo­chi­ne le 3 Octo­bre 1953. Je suis ren­tré dans l’armé à ce moment-là. J’ai ser­vi trois ans là-bas. En 1954, on a lais­sé l’Indochine, don­né son indé­pen­dan­ce. On est donc par­ti en Fran­ce, j’ai pris un mois de per­mis­sion, de repos. J’ai de la famil­le ici mais pas en Fran­ce donc j’ai pas­sé ma per­mis­sion dans un cen­tre de repos à Hyè­res. Après j’ai été dési­gné pour fai­re le ser­vi­ce mili­tai­re en Algé­rie, je suis res­té deux ans à Constan­ti­ne. Après deux ans, je suis reve­nu en Fran­ce. En ce temps-là, on avait besoin de fai­re cinq ans de ser­vi­ce pour pou­voir ren­trer à Pon­di­ché­ry. Nous avions une per­mis­sion de 52 jours par an, par­ce que nous avons 52 diman­ches par an. Et nous les mili­tai­res on tra­vaille le diman­che aus­si. En 1961, après trois ans, je suis reve­nu ici. Après je suis repar­ti en Algé­rie et j’ai fait de six mois au Maroc, Casa­blan­ca et je suis pas­sé Ser­gent là-bas. Je suis reve­nu en Fran­ce ensui­te et j’ai été dési­gné pour aller en Afri­que Noi­re, à Coto­nou, Dakar. En plus, il y avait pas d’avions pour y aller à ce moment-là. On est obli­gé d’y aller par bateau. J’étais à Coto­nou, Daho­mey, j’étais là-bas trois ans et après je suis reve­nu, ils ont obte­nu l’indépendance aus­si en 62. J’étais là-aus­si. Nous étions obli­gés de ren­trer en Fran­ce, dans une base mili­tai­re de l’armée de ter­re. J’étais par­ti com­me élec­tri­cien, j’ai fait un sta­ge pour (… la radio ?). J’ai pas­sé ser­gent aus­si. En arri­vant je suis arri­vé à la Mai­son Lafit­te, à 30 km de Paris en Ile de Fran­ce. J’ai été affec­té là-bas jusqu’en 1968. J’étais prêt pour ren­trer à Pon­di­ché­ry mais il s’est pas­sé une révol­te à Paris. On est donc res­té un mois sans rien fai­re, blo­qués, pas de bateaux. J’ai pris le bateau, j’ai fait 23 jours de bateau car le canal de Suez était fer­mé à ce moment-là, il y avait pas de rou­tes. C’est un rac­cour­ci le canal de Suez. Là je suis pas­sé par l’Afrique, l’Afrique du sud. Je suis ren­tré en Août 1968. Depuis je suis res­té avec la famil­le ici. Je vais une fois par an voir mes enfants en Fran­ce. J’ai trois gar­çons, le troi­siè­me gar­çon est décé­dé et deux filles, cinq enfants. Le petit est à l’armée. Quand il fait chaud à Pon­di­ché­ry je pars en Fran­ce. Après en 2000, j’ai été nom­mé com­me repré­sen­tant de Fran­ce pour aller en Fran­ce, Conseiller Supé­rieur de Fran­ce à l’étranger, pour six ans , deux per­son­nes dési­gnées par le Consu­lat. Deux ses­sions par an, au mois de mars et au mois de sep­tem­bre. Dix jours à Paris. On va là-bas pour par­ler des fran­çais qui habi­tent ici, le lycée, le Consu­lat, les gens qui tou­chent une pen­sion. Cha­que année, ils don­nent de l’argent au Consu­lat et nous on le redis­tri­bue. J’ai donc tra­vaillé six ans. »

carte des missions de M.Souprayen

Il racon­te com­ment les fran­co-pon­di­ché­riens ont opté pour la natio­na­li­té fran­çai­se, « Nous avons vécu avec les Fran­çais. Liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té : nous, nous aimons ça. C’est pour cela que nous som­mes res­tés fran­çais. » Au nom de la liber­té des peu­ples, il a ser­vi la Fran­ce, de l’Indochine à l’Afrique Noi­re, en pas­sant par le Magh­reb. Ses yeux pétillent lorsqu’il évo­que les décla­ra­tions du Géné­ral de Gaul­le, notam­ment son fameux appel au com­bat sur les ondes de la BBC, la célè­bre radio lon­do­nien­ne, le 18 Juin 1940. Il se sou­vient que Pon­di­ché­ry, sous les ordres du gou­ver­neur Bon­vin, a été la pre­miè­re à répon­dre à l’appel du Géné­ral. La pre­miè­re à envoyer ses trou­pes à quel­ques 8 000 kilo­mè­tres de leur ter­re et de leur cultu­re.

À tra­vers les célé­bra­tions de la pri­se de la Bas­tille et autres com­mé­mo­ra­tions his­to­ri­ques, ces anciens com­bat­tants per­pé­tuent et font vivre cet­te flam­me de l’histoire. Ils n’oublient pas.

Au siè­cle der­nier, des hom­mes ont vécu tant de chan­ge­ments et de bou­le­ver­se­ments his­to­ri­ques tra­ver­sés au cours d’une seule vie. Ces témoi­gna­ges com­me celui de Mon­sieur Sou­prayen façon­nent la mémoi­re col­lec­ti­ve. S’ils ne sont pas racon­tés, qui s’en sou­vien­dra ?

Qui com­pren­dra que notre his­toi­re est un fil d’Ariane tis­sé par nos mémoi­res — un fil par­fois fra­gi­le, décou­su ici et là — qui nous gui­de­ra vers la sor­tie du laby­rin­the ?

 

 

Pour aller plus loin,

Deux arti­cles en ligne du Cen­tre d’information et de docu­men­ta­tion de l’Inde fran­co­pho­ne (CIDIF) :

Weber Jac­ques, « Des bar­be­lés sur le Coro­man­del. La “guer­re froi­de” fran­co-indien­ne (1949- 1954)», Guer­res mon­dia­les et conflits contem­po­rains, Revue tri­mes­triel­le d’Histoire, Ins­ti­tut d’Histoire des Conflits contem­po­rains, juin 1998, 190, p. 29–41.

http://cidif2.go1.cc/index.php/lettres-du-c-i-d-i-f/34-lettre-n-22–23/82–0560-des-barbeles-sur-le-coromandel-par-jacques-weber

Weber Jac­ques, « Les Fran­çais de Pon­di­ché­ry », in La Quin­zai­ne lit­té­rai­re, n°560, août 1990, pp. 34–35.

http://cidif2.go1.cc/index.php/lettres-du-c-i-d-i-f/17-lettre-n-5/1591-les-francais-de-pondichery-une-identite

Un arti­cle sur le por­tail Per­sée,

Pitoëff Patri­ck, « L’Inde fran­çai­se en sur­sis (1947–1954), Revue fran­çai­se d’histoire d’outre-mer, 1991, Volu­me 78, n°290, p.105–131

http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1991_num_78_290_2875

 

Patrimoine immatériel

L’odeur de Pondichéry

Kolam lors de la procession religieuse de Notre Dame des Anges, Pondichéry.

«  On dit que cha­que vil­le, cha­que pays a son odeur. Paris, dit-on, sent ou sen­tait le choux aigre. Le Cap sent le mou­ton. […] La Rus­sie sent le cuir. Lyon sent le char­bon. L’Orient, en géné­ral sent le musc et la cha­ro­gne. Bruxel­les sent le savon noir. »  Char­les Bau­de­lai­re : « Pau­vre Bel­gi­que », éd. Louis Conard, Paris, 1953, p.12–13

Il est bien dif­fi­ci­le de déter­mi­ner l’odeur qui enve­lop­pe­rait Pon­di­ché­ry.  L’Inde est un pays gor­gé d’une pro­fu­sion d’odeurs et de sen­teurs. Pon­di­ché­ry n’est pas une excep­tion. Bien qu’elle fut un comp­toir fran­çais pen­dant près de trois cent ans, ses mul­ti­ples influen­ces euro­péen­nes et indien­nes se sont mélan­gées pour façon­ner une vil­le au carac­tè­re uni­que.

Je me sou­viens de l’intensité des pre­miers jours sur le sol de Pon­di­ché­ry, mar­qués par une cha­leur étouf­fan­te. Le sou­ve­nir de la tra­ver­sée de la vil­le tamou­le, agi­tée et bruyan­te, parais­sait bien loin lors­que nous arri­vâ­mes au cœur de la « vil­le blan­che » où des arbres majes­tueux débor­daient sur les rues ombra­gées, silen­cieu­ses et apai­sées.

Cha­que jour à Pon­di­ché­ry est une célé­bra­tion à la vie. Lors d’évènements reli­gieux, des kol­lams flo­raux ornent les entrées des mai­sons et for­ment dans leur ensem­ble le par­cours reli­gieux. Des fleurs fraî­che­ment cou­pées sont dépo­sées déli­ca­te­ment sur le sol et des­si­nent un motif uni­que. La sen­teur éma­nant des fleurs dres­se un par­cours olfac­tif colo­ré et nous gui­dent vers le pro­chain kol­lam. Il n’est pas éton­nant de voir que dans la lit­té­ra­tu­re Sans­krit clas­si­que, les fleurs et leurs fra­gran­ces sont reliées aux divi­ni­tés.

Au fil du par­cours, les rues offrent de lar­ges per­cées visuel­les sur la mer et nous mon­trent, ici et là, des vues frag­men­tées du quar­tier tamoul qui paraît à la fois si pro­che et si loin­tain. Un canal, construit au temps des colo­nies, sépa­re phy­si­que­ment les deux vil­les, tamou­le et fran­çai­se. On pei­ne à se frayer un che­min à tra­vers les détri­tus qui jon­chent le sol, les scoo­ters et rick­shaws imper­tur­ba­bles qui s’engouffrent et esqui­vent les vaches dans un caphar­naüm sans nom.

Mais ce qui res­te impri­mé dans notre mémoi­re, c’est l’odeur.

Les relents du canal ser­vant d’égout à ciel ouvert mar­quent cet­te tra­ver­sée dif­fi­ci­le entre les deux mon­des. Com­me si cet­te puan­teur reflé­tait fina­le­ment cet­te vision humai­ne colo­nia­lis­te, si binai­re et éli­tis­te. La frac­tu­re n’est pas intan­gi­ble, on la voit et on la sent.

Après ce fran­chis­se­ment, la vil­le tamou­le nous offre une varié­té de fra­gran­ces et d’odeurs. Les cui­si­nes de rue enve­lop­pent l’espace urbain d’un bou­quet d’odeurs de grais­se fon­dan­te et d’épices. Au cré­pus­cu­le, les por­teurs et les car­gai­sons de fruits et légu­mes des cam­pa­gnes envi­ron­nan­tes abon­dent vers le cœur du quar­tier : le grand Bazaar. Cha­que sec­tion déga­ge un mélan­ge d’odeurs uni­que. Les odeurs for­tes éma­nant des mar­chés aux pois­sons et aux volailles déli­mi­tent clai­re­ment ces espa­ces et débor­dent dans les rues adja­cen­tes. Après ce pas­sa­ge éprou­vant, on se lais­se por­ter par les efflu­ves épi­cés, frui­tés et flo­ra­les. Les fleurs fraî­che­ment tres­sées sont offer­tes en offran­de dans les lieux de culte hin­dous qui ponc­tuent la vil­le d’où s’échappent l’odeur des encens brû­lés.

Pon­di­ché­ry n’a pas une odeur, c’est une toi­le colo­rée com­po­sée d’une palet­te d’odeurs. Cha­que mélan­ge d’odeurs for­me une tein­te uni­que qui colo­re les dif­fé­rents lieux de la vil­le.

 

 

Pour aller plus loin,

Dulau Robert, Jean-Robert Pit­te, Géo­gra­phie des odeurs, Paris, L’Harmattan, coll. Géo­gra­phies et cultu­res, 1998, 198p.

L’odeur des vil­les, Confé­ren­ce à la Socié­té Fran­çai­se de Par­fu­me­rie, 19 mars 2003  http://www.lavilledessens.net/textes/01/paris19mars.pdf

Une artis­te car­to­gra­phie les odeurs des vil­les, http://www.smithsonianmag.com/science-nature/mapping-the-smells-of-new-york-amsterdam-and-paris-block-by-block-95648059/?no-ist=

 

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