Patrimoine immatériel

La danse du riz

Kolam dessiné à l'occasion des festivités de Pongal à Bahour en Janvier 2017.

 

Oh ma maman
Qui a dit que tu ne sais pas écri­re ?
Je ne regret­te pas que tu sois res­tée sans appren­dre à lire.
Tu as cer­tes bien fait ton che­min sans connaî­tre les
pro­blè­mes de lan­gue qui vous font sor­tir les yeux de la tête.
Mais que tu n’aies pas su écri­re,
j’hésite vrai­ment à fai­re mien­ne cet­te idée.

Ces Kôlam que tu écri­vais sur le seuil de la mai­son
dans la beau­té des petits matins de Mar­ka­li,
ce ne serait pas de l’écriture ?

Répan­dus de l’entrée jusqu’au trot­toir,
tes Kôlam se déploient sur la rue
tel un grand arbre char­gé de bran­ches et de fruits.

C’est grâ­ce à tes Kôlam, qui brillent
com­me si l’étoile du matin y était rete­nue pri­son­niè­re
et répan­due sur notre seuil,
c’est grâ­ce à tes Kôlam que tu m’as fait por­ter
dans mes ten­dres années la struc­tu­re du poè­me,
tel­le une bal­le de coton !
Choi­sis­sant les lieux mêmes
où l’écriture ne peut rien pour le lan­ga­ge,
as-tu ins­crit les mes­sa­ges des Kôlam dans notre seuil ?

Même le men­diant avec ses pau­vres jam­bes estro­piées
qui s’installe habi­tuel­le­ment dans notre rue
a expri­mé son angois­se à l’idée d’effacer tes Kôlam
quand il avan­ce en ram­pant,
enfouis­sant en lui-même le dénue­ment de ses jam­bes
avec une ter­reur qui trans­cen­de sa bles­su­re.

C’est de toi dont on a dit que tu ne sais pas écri­re ?
Maman, les Kôlam ne sont-ils donc pas écri­tu­re ?

De Nimo­shi­ni, extrait du jour­nal Ciru­ka­tai Katir tiré du livre de Robert Dulau 

Le Kôlam est une sour­ce d’inspiration pour les poè­tes tamouls qui leur rap­pel­lent la figu­re mater­nel­le ou enco­re l’une des dif­fé­ren­tes pha­ses d’un rite lié à la quê­te de l’autre. Son champ séman­ti­que fait réfé­ren­ce à des pra­ti­ques liées à l’embellissement et à la subli­ma­tion de la beau­té. Empreint d’une poé­sie, le Kôlam va bien au-delà de la sim­ple paru­re qui orne le seuil des mai­sons tamou­les. 

Au petit matin dans le sud de l’Inde, la fem­me tamou­le s’éveille la pre­miè­re dans la mai­son­née enco­re endor­mie et pré­pa­re les rituels quo­ti­diens qui célè­brent les divi­ni­tés et pro­tè­gent la mai­son des mau­vais augu­res. Le Kôlam fait par­tie de ces rituels qui ponc­tuent la jour­née. Gor­gé de sym­bo­les et de signi­fi­ca­tions, on peut enco­re voir fleu­rir, dans les rues de Pon­di­ché­ry, de nom­breux Kôlam, cha­cun dis­tinct de celui du voi­sin, ornant le seuil des mai­sons, des bou­ti­ques et des tem­ples. Ces figu­res don­nent un ryth­me lors d’une tra­ver­sée urbai­ne et confè­rent à la rue une ambian­ce par­ti­cu­liè­re. De sim­ples for­mes épu­rées aux for­mes les plus com­plexes entre­la­cées, selon un axe symé­tri­que, de lignes conti­nues en cour­be et contre-cour­be, le Kôlam est un art tra­di­tion­nel avec ses dif­fé­rents codes de créa­tion et de repré­sen­ta­tion.

Dès l’aube, la fem­me tamou­le des­si­ne le Kôlam dans l’axe du seuil, après avoir fraî­che­ment lavé le sol. Tou­jours debout et pen­chée en avant, elle tient dans sa main gau­che un petit réci­pient conte­nant la pou­dre de riz blan­che ou cel­le d’une pier­re ten­dre. Sa main droi­te, elle, dan­se gra­cieu­se­ment au-des­sus du sol, lais­sant s’échapper au cours de cet­te val­se silen­cieu­se, quel­ques petits monts blancs et brillants for­mant sur le sol un motif géo­mé­tri­que imma­cu­lé. Les jours de célé­bra­tions, les Kôlam fleu­ris­sent, ils se gon­flent et éclo­sent , pleins de cou­leurs.

Le Kôlam inves­tit le Dehors, inter­pel­le le pas­sant, atti­re et intri­gue les voya­geurs. Sa pré­sen­ce déli­mi­te un espa­ce fran­chis­sa­ble et éphé­mè­re et agran­dit l’espace domes­ti­que. Il ne doit pas être pris avec légè­re­té, bien qu’éphémère, il est le pre­mier signe visuel de la mai­son. Sa pré­sen­ce mar­que l’espace et nous racon­te une his­toi­re. En fonc­tion de la com­plexi­té du Kôlam, on peut s’imaginer qu’un évè­ne­ment heu­reux est célé­bré dans la mai­son­née, une nais­san­ce, un maria­ge ou une célé­bra­tion reli­gieu­se. Son absen­ce, au contrai­re, révè­le un tris­te évè­ne­ment celui de la per­te d’un mem­bre de la famil­le. En effet, les pra­ti­ques liées à l’embellissement ne trou­vent pas leur pla­ce en ce jour de deuil.

Il est dif­fi­ci­le de connaî­tre les croyan­ces, les mes­sa­ges et les sym­bo­li­ques qui se cachent der­riè­re cha­cu­ne de ces for­mes qui sont réin­ven­tées cha­que matin. Tou­te­fois, on sait que le Kôlam per­met de s’adresser aux divi­ni­tés qui nous regar­dent du haut de leurs nua­ges. Outre les célé­bra­tions reli­gieu­ses, le des­sin peut être por­teur d’un mes­sa­ge, d’une requê­te pré­ci­se adres­sés à ces dieux hin­dous et plus par­ti­cu­liè­re­ment à Laksh­mi atta­chée à l’espace domes­ti­que, por­teu­se de pros­pé­ri­té et de bon­ne san­té. Par exem­ple, il exis­te un rituel selon lequel la jeu­ne fille de la mai­son­née, après s’être plon­gée dans un bain d’huile, tra­ce un Kôlam sur le seuil de sa mai­son à un moment par­ti­cu­lier de l’année, dans la quê­te secrè­te de trou­ver un com­pa­gnon. Le Kôlam sert à la fois de bar­ra­ge contre le mau­vais œil et de pas­se­rel­le entre les dieux pro­tec­teurs et les mem­bres de la mai­son­née.

Au fil de la jour­née, les pas des pas­sants, des ani­maux et des ven­deurs ambu­lants ain­si que la pluie et le souf­fle du vent font dis­pa­raî­tre pro­gres­si­ve­ment les der­niè­res tra­ces tan­gi­bles du Kôlam. Com­me une priè­re, le Kôlam sur­git et s’efface au cours du temps, ne lais­sant que quel­ques échos dans l’espace ambiant. Mal­gré sa cour­te exis­ten­ce, cha­que matin, il est renou­ve­lé et s’inscrit alors dans une cer­tai­ne péren­ni­té. Le Kôlam est une méta­pho­re de la vie, il naît de la pous­siè­re et rede­vient pous­siè­re, après s’être épa­noui. Il est aus­si une méta­pho­re du cycle de renais­san­ce — une des croyan­ces cen­tra­les de l’hindouisme — car il renaît cha­que jour sous une for­me dif­fé­ren­te.

Le Kôlam s’inscrit dans un moment et un espa­ce pri­vi­lé­giés. Lors­que le mon­de s’éveille, les fem­mes hin­doues font dan­ser les grains de riz. Elles leur don­nent vie. Par ce ges­te maî­tri­sé et déli­cat, elles s’adressent à la rue, au mon­de et aux divi­ni­tés pour pla­cer la mai­son­née sous les meilleu­res aus­pi­ces.

Plus qu’un art, le Kôlam repré­sen­te la quê­te de l’autre mais sur­tout la quê­te de soi.

 

 

Pour aller plus loin,

Jumel Chan­tal, Voya­ge dans l’imaginaire indien : kôlam, des­sins éphé­mè­res des fem­mes tamou­les, Paris, 2013.

Robert Dulau, Habi­ter en pays tamoul, Édi­tions L’Harmattan, Paris, 1999.

Album entre musi­ques tra­di­tion­nel­les indien­nes, ara­bres et jazz-fusion occi­den­tal,

Prabhu Edouard, Kôlam, Lokan­ga, 2016.

Patrimoine immatériel

À pas d’éléphant

Le prince de Galles (futur Edouard VIII) avec le Maharajah de Gwalior en Inde, 1906 . Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie.

 

« Dans cer­tains pays de l’Asie

On révè­re les élé­phants,

Sur­tout les blancs.

Un palais est leur écu­rie,

On les sert dans des vases d’or,

Tout hom­me à leur aspect s’incline vers la ter­re,

Et les peu­ples se font la guer­re

Pour s’enlever ce beau tré­sor. »

Extrait du poè­me « L’éléphant blanc » de Jean-Pier­re Cla­ris de Flo­rian (1755–1794)

 

Sym­bo­le de sages­se et de puis­san­ce dans la cultu­re asia­ti­que, l’éléphant jouit depuis des mil­lé­nai­res d’un sta­tut par­ti­cu­lier. Il fait par­tie de la cultu­re indien­ne depuis des siè­cles. Véné­ré par les Hin­douis­tes tout com­me les Boudh­his­tes, l’éléphant revêt un carac­tè­re sacré. Dans l’une de ses exis­ten­ces, Boud­ha fut un élé­phant blanc. Cet­te for­me d’incarnation est un signe d’excellence car l’éléphant blanc en Asie est très rare et sacré pour les hom­mes. Dans la reli­gion hin­doue, Gane­sh, le dieu le plus popu­lai­re de l’Inde, est doté d’une tête d’éléphant. L’éléphant est aus­si la mon­tu­re roya­le par excel­len­ce des dieux et des rois. Dans la reli­gion hin­doue, l’éléphant Ayra­va­ta est la mon­tu­re du roi des dieux Indra et serait capa­ble d’éloigner les nua­ges après des pluies tor­ren­tiel­les. Aus­si, les rois et prin­ces indiens se pro­me­naient dans leur royau­me sur le dos d’éléphants cou­verts de somp­tueux tis­sus et paru­res en pier­res pré­cieu­ses. La renom­mé de ces créa­tu­res dépas­se les fron­tiè­res orien­ta­les. En Occi­dent, de Char­le­ma­gne à Hen­ri IV, les rois se firent une joie tein­tée de fier­té de pos­sé­der un élé­phant, un ani­mal rare et majes­tueux, venu des contrées loin­tai­nes.

Enco­re aujourd’hui, cet­te fas­ci­na­tion pour ces créa­tu­res sacrées ne s’est pas étein­te. À Pon­di­ché­ry, Laksh­mi la célè­bre élé­phan­te du tem­ple de Gane­sh, ne lais­se per­son­ne indif­fé­rent. Cha­que jour au petit matin, elle va rejoin­dre son tem­ple Sri Mana­ku­la Vinaya­gar dans la vil­le blan­che, après un brain de toi­let­te et un petit-déjeu­ner copieux. D’une incroya­ble majes­té, elle s’élance avec len­teur et pru­den­ce dans les rues endor­mies de Pon­di­ché­ry. Cha­que jour elle bénit de sa trom­pe, pour quel­ques piè­ces ou quel­ques fruits, les fidè­les et les pas­sants curieux, char­més par cet­te créa­tu­res impres­sion­nan­te. Son che­mi­ne­ment solen­nel vers le tem­ple rap­pel­le les pro­ces­sions reli­gieu­ses dans la vil­le tamou­le. Avant d’apercevoir sa sil­houet­te quel­que peu mas­si­ve, on devi­ne sa venue au son de ses pas assu­rés. Les clo­chet­tes de ses che­villè­res dorées tin­tent dans les rues tran­quilles et apai­sées de la vil­le blan­che et ryth­ment sa venue. Loin des fines dan­seu­ses étoi­les, elle n’en est pas moins gra­cieu­se et déga­ge une éner­gie apai­sée et har­mo­nieu­se, maî­tri­sant déli­ca­te­ment sa for­ce consi­dé­ra­ble. Laksh­mi est la per­son­ni­fi­ca­tion de Pon­di­ché­ry. Elle rap­pel­le la len­teur et la dou­ceur de vivre dans la vil­le blan­che à l’ombre des fran­gi­pa­niers par­fu­més. D’un pas assu­ré et solen­nel, elle éri­ge la patien­ce en ver­tu suprê­me. Elle nous invi­te à pren­dre notre temps, à flâ­ner dans ses rues. Les jours de fête, elle s’anime et se pare de bijoux scin­tillants et de tis­sus colo­rés. Elle se cou­vre de magni­fi­ques des­sins de fleurs.

L’éléphant de par sa phy­sio­no­mie, évo­que une beau­té par­ti­cu­liè­re et tota­le­ment uni­que, un équi­li­bre entre for­ce et déli­ca­tes­se. Pon­di­ché­ry, aus­si, a un visa­ge qui lui est pro­pre, une beau­té uni­que, recon­nue à tra­vers tou­te l’Inde. Mais la vil­le est en plei­ne muta­tion et les ves­ti­ges de son pas­sé sont mena­cés de dis­pa­raî­tre. La vil­le devrait sui­vre le ryth­me de l’éléphant qui pose avec conscien­ce, un pas après l’autre, tout en ayant une vision élar­gie de son envi­ron­ne­ment. Ain­si, pas après pas, elle avan­ce­ra en pre­nant gar­de de ne pas lais­ser der­riè­re elle les tré­sors de son pas­sé flam­boyant.

 

Quel­ques fic­tions lit­té­rai­res pour aller plus loin,

Bus­quet Gérard et Cohen Mar­cel, Tom­beau de l’éléphant d’Asie, Édi­tions Chan­dei­gne, Paris, 2002.

Gau­tier Ari, Car­net secret de Laksh­mi, Édi­teur Edi­li­vre, 2015.

Muham­mad Basheer, Vaik­kam, Grand-père avait un élé­phant, Édi­tions Zul­ma, Paris, 2005.

 

Illus­tra­tion : ” Laksh­mi dans les rues de Pon­di­ché­ry”, aqua­rel­le de Vijaya Rajan.

Patrimoine immatériel

Bleu indigo

Avant l’arrivée des euro­péens, Pon­di­ché­ry était déjà un port avec une impor­tan­te pro­duc­tion de tex­ti­les et de tein­tu­res. Il exis­te trois types d’indigo en Inde, celui du Ben­ga­le, celui d’Agra et celui de la côte Coro­man­del. À par­tir du XVIIe siè­cle, l’indigo des Indes sup­plan­ta la pro­duc­tion de pas­tels d’Europe. L’indigo fabri­qué sur le ter­ri­toi­re de Pon­di­ché­ry est employé pour tein­dre en bleu les fameu­ses toi­les de Gui­née. Ces toi­les de cotons sont en gran­de par­tie tein­tes par l’indigo d’un bleu pro­fond et ser­vent de moyen de troc en Afri­que occi­den­ta­le. Elles sont expor­tées aux qua­tre coins du mon­de, por­tées par les indi­gè­nes de Siam, de Suma­tra, Java, Bor­néo, des Phi­lip­pi­nes, en pas­sant par les Mas­ca­rei­gnes et les côtes orien­ta­les et occi­den­ta­les d’Afrique jusqu’au conti­nent amé­ri­cain.

Au-delà de sa fonc­tion pre­miè­re, l’indigo est char­gée de signi­fi­ca­tions. Que l’on déam­bu­le fiè­re­ment dra­pé d’un coton d’un bleu pro­fond dans les gale­ries fraî­ches d’une cour roya­le euro­péen­ne ou que l’on cou­pe péni­ble­ment l’indigo séché en quar­tiers sous un soleil ardent, la réa­li­té du mon­de est dif­fé­ren­te. Com­me cel­le de l’indigo.

Depuis la nuit des temps, cet­te cou­leur a une pla­ce impor­tan­te dans de nom­breu­ses civi­li­sa­tions.

En 2 500 av. J.C, on aurait retrou­vé, lors de fouilles à Thè­bes, un vête­ment indi­go. De la cultu­re Maya où les sacri­fi­ces humains sont sou­vent peints en bleu à l’art chré­tien avec la Vier­ge Marie régu­liè­re­ment dra­pée de bleu, la cou­leur bleue tra­ver­se les âges avec ses dif­fé­rents sens, ses codes et ses valeurs déter­mi­nés par cha­que socié­té. En Occi­dent, l’appréciation de cet­te cou­leur a évo­lué à tra­vers le temps. Durant l’Antiquité, elle était la cou­leur des bar­ba­res, des cel­tes et des ger­mains qui se pei­gnaient en bleu pour effrayer leur adver­sai­res, les Romains. Ces der­niers gar­dè­rent donc un goût amer pour la cou­leur bleu qu’ils jugeaient hos­ti­le. Cela expli­que l’origine éty­mo­lo­gi­que du bleu. Il n’est pas héri­té du latin mais de l’arabe azu­reus et des lan­gues ger­ma­ni­ques blau. À par­tir du XIIe, un nou­vel ordre de cou­leur s’installe: elle devient la cou­leur emblé­ma­ti­que du Roi de Fran­ce et du Roi Arthur ain­si que la cou­leur ico­no­gra­phi­que de la Vier­ge. Le bleu devient à la mode. Il atteint son apo­gée au XVIIIe et XXe et devient la cou­leur pré­fé­rée des euro­péens. La pro­mo­tion théo­lo­gi­que, la valo­ri­sa­tion artis­ti­que au XIIe, les proues­ses des tein­tu­riers au XIIIe ont par­ti­ci­pé à cet­te ascen­sion lon­gue­ment pré­pa­rée. Cou­leur du pro­grès, des lumiè­res, des rêves et des liber­tés, elle res­te­ra une cou­leur emblé­ma­ti­que en Euro­pe.

En Inde, cer­tai­nes des divi­ni­tés hin­doues com­me Kri­sh­na, Rama, mais éga­le­ment Kali et Shi­va sont repré­sen­tés avec une peau bleue, une façon d’illustrer leur peau fon­cée. Le bleu est aus­si la cou­leur des Shû­dras (cas­tes d’agriculteurs, arti­sans, tis­se­rands) et cel­le des sari des fem­mes de pêcheurs. Néan­moins, le bleu est aus­si por­teur d’une conno­ta­tion impu­re. Il exis­te des cas­tes de tein­tu­riers qui sont sou­vent spé­cia­li­sés dans l’application d’une cou­leur par­ti­cu­liè­re. Par exem­ple, la cas­te musul­ma­ne des Lila­ri, au Pen­jab (du mot lil ou nil qui dési­gne l’indigo) ne tei­gnent qu’en indi­go. Les Hin­dus ne tei­gnent pas en en bleu car ils consi­dè­rent que c’est une abo­mi­na­tion. En effet, la  pré­pa­ra­tion de l’indigo est très par­ti­cu­liè­re. L’obtention de la pâte d’indigo exha­le une odeur de matiè­re féca­le, jugée mal­sai­ne. Ce pro­ces­sus « impur » expli­que cet­te réti­cen­ce pour l’indigo par les cas­tes les plus éle­vées.

D’un conti­nent à un autre, la per­cep­tion d’une cou­leur chan­ge. Au Japon, on don­ne de l’importance à la brillan­ce et la mati­té de la cou­leur obser­vée. Dans les socié­tés d’Afrique noi­re, devant une cou­leur don­née, il est impor­tant de savoir si la cou­leur est une cou­leur ten­dre ou dure, lis­se ou rugueu­se, sour­de ou sono­re, gaie ou tris­te. Par­fois même, on ne voit ni ne nom­me une cou­leur tant elle nous sem­ble évi­den­te. Com­me en Ama­zo­nie, où le vert n’est pas nom­mé ni per­çu.

L’indigo, une cou­leur ado­rée ou redou­tée, ne lais­se pas indif­fé­rent. Ce bleu pro­fond, sym­bo­le euro­péen du roman­tis­me et d’une mélan­co­lie oni­ri­que, rap­pel­le cet­te Inde fran­çai­se si long­temps rêvée com­me glo­rieu­se, exo­ti­que et déli­ca­te.

 

 

Pour aller plus loin,

Un auteur incon­tour­na­ble,

Pas­tou­reau Michel, Bleu : his­toi­re d’une cou­leur, Paris, Seuil, 2000.

Un arti­cle sur le por­tail Per­sée,

Aillaud Geor­ges-Julien, Pas­tel et indi­go ou les ori­gi­nes du bleu, Revue d’histoire de la phar­ma­cie, Volu­me 78, n° 284, 1990.

http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1990_num_78_284_3031?q=indigo

Un arti­cle sur les « indien­nes »,

http://www.anthropologieenligne.com/pages/Pondi_fragm_h_indiennes.html

Patrimoine bâti

Un emporium romain au sud de l’Inde

À la quê­te des ori­gi­nes de Pon­di­ché­ry, l’histoire d’Arikamedu intri­gue plus d’un. Situé à envi­ron 6 km au sud de Pon­di­ché­ry, il ne res­te aujourd’hui que quel­ques tra­ces de cet ancien port, décou­vert il y a pres­que cent ans par l’archéologue fran­çais G. Jou­veau-Dubreuil. Dans le cadre du Mee­tup grou­pe “Pon­di­cher­ry Heri­ta­ge”, nous som­mes allés à la décou­ver­te de ce site archéo­lo­gi­que.

Cet­te ancien­ne cité date­rait du pre­mier siè­cle avant l’ère chré­tien­ne et se situe à l’embouchure de la riviè­re d’Ariancoupam, sur la rive oppo­sée de l’actuelle Pon­di­ché­ry. On y aurait retrou­vé des tra­ces de l’industrie humai­ne, des bacs de tein­tu­re, des ampho­res, des pier­res semi-pré­cieu­ses, des pote­ries rou­ges et tes­sons por­tant la signa­tu­re des potiers d’Arezzo en Ita­lie, des piè­ces à l’effigie de Tibè­re et d’Auguste. Ces tra­ces témoi­gnent d’une acti­vi­té com­mer­cia­le flo­ris­san­te inter­na­tio­na­le qui aurait eu des échan­ges avec l’Empire romain durant l’Antiquité, dès le début du Ier siè­cle de notre ère.

Ces ves­ti­ges de l’ancien empo­rium romain cor­res­pon­draient, selon Jou­veau-Dubreuil, au port nom­mé Podu­kè men­tion­né dans les tex­tes clas­si­ques au début de l’ère chré­tien­ne par Pto­lé­mée (Le péri­ple et La Géo­gra­phie). Le nom de Podu­kè, pro­che pho­né­ti­que­ment de Pon­di­ché­ry (Pudu-cche­ri en tamoul qui signi­fie le « nou­veau vil­la­ge ») a un sens simi­lai­re : le suf­fixe « kè » est le « pudu » tamoul, Podou­kè signi­fiant « La Nou­vel­le ».

Quel­ques ves­ti­ges de cet­te épo­que sont dis­per­sés dans la forêt tro­pi­ca­le indien­ne. Près de la côte, deux colon­nes d’un por­tail que l’on ima­gi­ne monu­men­tal se dres­sent vers le ciel et nous amè­nent vers un bâti­ment en rui­nes. La faça­de prin­ci­pa­le et quel­ques murs de bri­ques d’un rou­ge inten­se enco­re debout repo­sent sur une dal­le de bri­ques dis­po­sées en arê­te de pois­son. Des arca­des en plein-cin­tre sou­te­nues par des colon­nes mas­si­ves au cen­tre de la faça­de annon­cent l’entrée de l’édifice et l’on devi­ne les pré­mi­ces d’un enta­ble­ment. Face à cet édi­fi­ce de l’époque romai­ne, durant quel­ques secon­des on se sent por­té dans l’ancien mon­de ou en Ita­lie, sur l’un des sites archéo­lo­gi­ques de la Rome anti­que, tant la simi­li­tu­de avec les édi­fi­ces romains est frap­pan­te. Un temps s’impose pour réa­li­ser que nous som­mes bien en Inde, per­dus dans le Tamil Nadu et au bord du gol­fe du Ben­ga­le.

Il est éton­nant de décou­vrir des liens entre deux civi­li­sa­tions qui se sont tis­sés puis per­dus au cours de l’histoire. Cet­te connexion est enco­re tan­gi­ble grâ­ce aux matiè­res lais­sées in situ qui révè­lent d’ailleurs des influen­ces et des enri­chis­se­ments mutuel­les entre ces deux cultu­res. Par exem­ple, les pote­ries retrou­vées dans les champs d’urnes de Mutra Palaiyam, très pro­che d’Arikamedu et contem­po­rain, auraient la par­ti­cu­la­ri­té d’avoir un fond plat, cho­se rare dans la région. Cela pour­rait indi­quer une influen­ce des modè­les de pote­ries romai­nes impor­tées à Ari­ka­me­du. Aus­si, l’­architecture domes­ti­que tamou­le pré­sen­te quel­ques simi­la­ri­tés avec les mai­sons de Pom­péi aux toits à plu­sieurs pen­tes com­po­sées de tui­les romai­nes. L’organisation spa­tia­le de la mai­son autour du mut­tram, cour inté­rieu­re dal­lée au cen­tre de la mai­son, rap­pel­lent aus­si les mai­sons romai­nes et anda­lou­ses.

Ces influen­ces archi­tec­tu­ra­les visi­bles à Ari­ka­me­du pré­cé­daient cel­les qui allaient don­ner nais­san­ce, deux mil­les ans plus tard,  à l’architecture fran­co-tamou­le, fruit du métis­sa­ge entre l’architecture néo-clas­si­que colo­nia­le et l’architecture tamou­le ver­na­cu­lai­re.

À la croi­sée des Indes et de l’Occident, Pon­di­ché­ry que l’on croyait per­due dans les sables de la côte Coro­man­del, rayon­nait déjà à tra­vers le mon­de bien avant l’arrivée des Euro­péens…

 

 

Pour aller plus loin,

Deux arti­cles sur le por­tail Per­sée,

Casal J.-M, « Sites funé­rai­res des envi­rons de Pon­di­ché­ry, fouilles de 1950 », Comp­tes ren­dus des séan­ces de l’Académie des Ins­crip­tions et Bel­les-Let­tres, Volu­me 95, n°3, 1951, p.263–266

http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1951_num_95_3_9774?q=arikamedu

Casal J.-M, « Les fouilles de Vira­pat­nam-Ari­ka­me­du », Comp­tes ren­dus des séan­ces de l’Académie des Ins­crip­tions et Bel­les-Let­tres, n°2, p.142–147

http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1949_num_93_2_78389?q=arikamedu

 

Adhi­ka­ri Payal, Ari­ka­me­du, « Ari­ka­me­du : India’s Ancient Won­der, Cultu­re trip » , 7 Octo­bre 2016,

https://theculturetrip.com/asia/india/articles/arikamedu-indias-ancient-wonder/

De Sax­cé, Aria­ne, « Gabriel Jou­veau-Dubreuil : la pas­sion d’un archéo­lo­gue pour l’Inde du Sud », Revue His­to­ri­que de Pon­di­ché­ry, Volu­me 25, Pon­di­ché­ry,  Edi­tions Bri­hat, 2013–2014,  p.1–28

 

Illus­tra­tion : aqua­rel­le par Sus­mi­ta Bhat­ta­cha­rya.

Les acteurs du passé

Un témoignage du passé

Foyer du Soldat, rue Law de Lauriston.

Com­pren­dre une des pério­des cru­cia­les de l’histoire de Pon­di­ché­ry, son indé­pen­dan­ce, à tra­vers le regard d’un hom­me, qui au gré des mis­sions mili­tai­res, a tout vu et vécu. À l’ombre sous la véran­da du Foyer du Sol­dat, vieille mai­son colo­nia­le où se réunis­sent les sol­dats retrai­tés de Pon­di­ché­ry qui ont ser­vi la Fran­ce, nous ren­con­trons Mon­sieur Sou­prayen Eji­la­ne, Pré­si­dent de l’Association des Anciens Com­bat­tants et des Vic­ti­mes de Guer­re (14–18 et 39–45) et Pré­si­dent de nom­breu­ses asso­cia­tions spor­ti­ves qui nous racon­te avec un grand plai­sir tou­tes ses aven­tu­res et son res­sen­ti sur «ce temps-là», com­me il le dit si bien.

Lorsqu’on se bala­de à Pon­di­ché­ry, au cœur de la « vil­le blan­che », l’architecture colo­nia­le, les rues aux noms évo­ca­teurs et l’odeur échap­pé des cui­si­nes nous rap­pel­lent le lien ténu, fra­gi­le entre la Fran­ce et son ancien comp­toir bor­dant le gol­fe du Ben­ga­le. Ce temps avant l’indépendance, paraît à la fois si pro­che et si loin­tain. De Rome à Pon­di­ché­ry, cer­tai­nes vil­les se construi­sent et se recons­trui­sent sur leurs ancien­nes fon­da­tions, où l’on peut lire dans le pay­sa­ge urbain, les dif­fé­ren­tes stra­tes his­to­ri­ques qui s’élèvent vers le ciel.

Outre ces élé­ments phy­si­ques et éphé­mè­res, que res­te-il de cet héri­ta­ge ?

La mémoi­re.

Des hom­mes se sou­vien­nent. Il n’y a pas si long­temps, les comp­toirs et colo­nies fran­çai­ses ont été libé­rés du joug fran­çais. Empreint de nos­tal­gie, Mon­sieur Sou­prayen Eji­la­ne, fran­co-pon­di­ché­rien, Pré­si­dent de l’Association des Anciens Com­bat­tants et des Vic­ti­mes de Guer­re (14–18 et 39–45) se sou­vient.

souprayen-monumentmort

«  Je suis né à Pon­di­ché­ry, où il y a le Sta­dium tout près de la gare. J’ai com­men­cé à tra­vailler à Pon­di­ché­ry dans une usi­ne de tex­ti­les à 14 ans com­me élec­tri­cien, pour répa­rer les moteurs, j’y ai tra­vaillé 10 ans. Je n’ai pas pu fai­re des étu­des supé­rieu­res, j’ai fait le cours moyen à cours supé­rieur, 10 ème degré. Après cela en 1953,  une peti­te guer­re en Indo­chi­ne se pas­sait. Ils ont deman­dé des gens pour le « main­tien de l’ordre ». Des trou­pes fran­çai­ses pour aider et défen­dre la Fran­ce en Indo­chi­ne. J’ai pris le train ici le 25 Sep­tem­bre 1953 pour aller à Bom­bay (pas d’avions en ce temps-là pour y aller) , donc trois jours de voya­ges, après j’ai pris le bateau à Bom­bay pour arri­ver en Indo­chi­ne. Je suis arri­vé en Indo­chi­ne le 3 Octo­bre 1953. Je suis ren­tré dans l’armé à ce moment-là. J’ai ser­vi trois ans là-bas. En 1954, on a lais­sé l’Indochine, don­né son indé­pen­dan­ce. On est donc par­ti en Fran­ce, j’ai pris un mois de per­mis­sion, de repos. J’ai de la famil­le ici mais pas en Fran­ce donc j’ai pas­sé ma per­mis­sion dans un cen­tre de repos à Hyè­res. Après j’ai été dési­gné pour fai­re le ser­vi­ce mili­tai­re en Algé­rie, je suis res­té deux ans à Constan­ti­ne. Après deux ans, je suis reve­nu en Fran­ce. En ce temps-là, on avait besoin de fai­re cinq ans de ser­vi­ce pour pou­voir ren­trer à Pon­di­ché­ry. Nous avions une per­mis­sion de 52 jours par an, par­ce que nous avons 52 diman­ches par an. Et nous les mili­tai­res on tra­vaille le diman­che aus­si. En 1961, après trois ans, je suis reve­nu ici. Après je suis repar­ti en Algé­rie et j’ai fait de six mois au Maroc, Casa­blan­ca et je suis pas­sé Ser­gent là-bas. Je suis reve­nu en Fran­ce ensui­te et j’ai été dési­gné pour aller en Afri­que Noi­re, à Coto­nou, Dakar. En plus, il y avait pas d’avions pour y aller à ce moment-là. On est obli­gé d’y aller par bateau. J’étais à Coto­nou, Daho­mey, j’étais là-bas trois ans et après je suis reve­nu, ils ont obte­nu l’indépendance aus­si en 62. J’étais là-aus­si. Nous étions obli­gés de ren­trer en Fran­ce, dans une base mili­tai­re de l’armée de ter­re. J’étais par­ti com­me élec­tri­cien, j’ai fait un sta­ge pour (… la radio ?). J’ai pas­sé ser­gent aus­si. En arri­vant je suis arri­vé à la Mai­son Lafit­te, à 30 km de Paris en Ile de Fran­ce. J’ai été affec­té là-bas jusqu’en 1968. J’étais prêt pour ren­trer à Pon­di­ché­ry mais il s’est pas­sé une révol­te à Paris. On est donc res­té un mois sans rien fai­re, blo­qués, pas de bateaux. J’ai pris le bateau, j’ai fait 23 jours de bateau car le canal de Suez était fer­mé à ce moment-là, il y avait pas de rou­tes. C’est un rac­cour­ci le canal de Suez. Là je suis pas­sé par l’Afrique, l’Afrique du sud. Je suis ren­tré en Août 1968. Depuis je suis res­té avec la famil­le ici. Je vais une fois par an voir mes enfants en Fran­ce. J’ai trois gar­çons, le troi­siè­me gar­çon est décé­dé et deux filles, cinq enfants. Le petit est à l’armée. Quand il fait chaud à Pon­di­ché­ry je pars en Fran­ce. Après en 2000, j’ai été nom­mé com­me repré­sen­tant de Fran­ce pour aller en Fran­ce, Conseiller Supé­rieur de Fran­ce à l’étranger, pour six ans , deux per­son­nes dési­gnées par le Consu­lat. Deux ses­sions par an, au mois de mars et au mois de sep­tem­bre. Dix jours à Paris. On va là-bas pour par­ler des fran­çais qui habi­tent ici, le lycée, le Consu­lat, les gens qui tou­chent une pen­sion. Cha­que année, ils don­nent de l’argent au Consu­lat et nous on le redis­tri­bue. J’ai donc tra­vaillé six ans. »

carte des missions de M.Souprayen

Il racon­te com­ment les fran­co-pon­di­ché­riens ont opté pour la natio­na­li­té fran­çai­se, « Nous avons vécu avec les Fran­çais. Liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té : nous, nous aimons ça. C’est pour cela que nous som­mes res­tés fran­çais. » Au nom de la liber­té des peu­ples, il a ser­vi la Fran­ce, de l’Indochine à l’Afrique Noi­re, en pas­sant par le Magh­reb. Ses yeux pétillent lorsqu’il évo­que les décla­ra­tions du Géné­ral de Gaul­le, notam­ment son fameux appel au com­bat sur les ondes de la BBC, la célè­bre radio lon­do­nien­ne, le 18 Juin 1940. Il se sou­vient que Pon­di­ché­ry, sous les ordres du gou­ver­neur Bon­vin, a été la pre­miè­re à répon­dre à l’appel du Géné­ral. La pre­miè­re à envoyer ses trou­pes à quel­ques 8 000 kilo­mè­tres de leur ter­re et de leur cultu­re.

À tra­vers les célé­bra­tions de la pri­se de la Bas­tille et autres com­mé­mo­ra­tions his­to­ri­ques, ces anciens com­bat­tants per­pé­tuent et font vivre cet­te flam­me de l’histoire. Ils n’oublient pas.

Au siè­cle der­nier, des hom­mes ont vécu tant de chan­ge­ments et de bou­le­ver­se­ments his­to­ri­ques tra­ver­sés au cours d’une seule vie. Ces témoi­gna­ges com­me celui de Mon­sieur Sou­prayen façon­nent la mémoi­re col­lec­ti­ve. S’ils ne sont pas racon­tés, qui s’en sou­vien­dra ?

Qui com­pren­dra que notre his­toi­re est un fil d’Ariane tis­sé par nos mémoi­res — un fil par­fois fra­gi­le, décou­su ici et là — qui nous gui­de­ra vers la sor­tie du laby­rin­the ?

 

 

Pour aller plus loin,

Deux arti­cles en ligne du Cen­tre d’information et de docu­men­ta­tion de l’Inde fran­co­pho­ne (CIDIF) :

Weber Jac­ques, « Des bar­be­lés sur le Coro­man­del. La “guer­re froi­de” fran­co-indien­ne (1949- 1954)», Guer­res mon­dia­les et conflits contem­po­rains, Revue tri­mes­triel­le d’Histoire, Ins­ti­tut d’Histoire des Conflits contem­po­rains, juin 1998, 190, p. 29–41.

http://cidif2.go1.cc/index.php/lettres-du-c-i-d-i-f/34-lettre-n-22–23/82–0560-des-barbeles-sur-le-coromandel-par-jacques-weber

Weber Jac­ques, « Les Fran­çais de Pon­di­ché­ry », in La Quin­zai­ne lit­té­rai­re, n°560, août 1990, pp. 34–35.

http://cidif2.go1.cc/index.php/lettres-du-c-i-d-i-f/17-lettre-n-5/1591-les-francais-de-pondichery-une-identite

Un arti­cle sur le por­tail Per­sée,

Pitoëff Patri­ck, « L’Inde fran­çai­se en sur­sis (1947–1954), Revue fran­çai­se d’histoire d’outre-mer, 1991, Volu­me 78, n°290, p.105–131

http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1991_num_78_290_2875

 

Patrimoine immatériel

L’odeur de Pondichéry

Kolam lors de la procession religieuse de Notre Dame des Anges, Pondichéry.

«  On dit que cha­que vil­le, cha­que pays a son odeur. Paris, dit-on, sent ou sen­tait le choux aigre. Le Cap sent le mou­ton. […] La Rus­sie sent le cuir. Lyon sent le char­bon. L’Orient, en géné­ral sent le musc et la cha­ro­gne. Bruxel­les sent le savon noir. »  Char­les Bau­de­lai­re : « Pau­vre Bel­gi­que », éd. Louis Conard, Paris, 1953, p.12–13

Il est bien dif­fi­ci­le de déter­mi­ner l’odeur qui enve­lop­pe­rait Pon­di­ché­ry.  L’Inde est un pays gor­gé d’une pro­fu­sion d’odeurs et de sen­teurs. Pon­di­ché­ry n’est pas une excep­tion. Bien qu’elle fut un comp­toir fran­çais pen­dant près de trois cent ans, ses mul­ti­ples influen­ces euro­péen­nes et indien­nes se sont mélan­gées pour façon­ner une vil­le au carac­tè­re uni­que.

Je me sou­viens de l’intensité des pre­miers jours sur le sol de Pon­di­ché­ry, mar­qués par une cha­leur étouf­fan­te. Le sou­ve­nir de la tra­ver­sée de la vil­le tamou­le, agi­tée et bruyan­te, parais­sait bien loin lors­que nous arri­vâ­mes au cœur de la « vil­le blan­che » où des arbres majes­tueux débor­daient sur les rues ombra­gées, silen­cieu­ses et apai­sées.

Cha­que jour à Pon­di­ché­ry est une célé­bra­tion à la vie. Lors d’évènements reli­gieux, des kol­lams flo­raux ornent les entrées des mai­sons et for­ment dans leur ensem­ble le par­cours reli­gieux. Des fleurs fraî­che­ment cou­pées sont dépo­sées déli­ca­te­ment sur le sol et des­si­nent un motif uni­que. La sen­teur éma­nant des fleurs dres­se un par­cours olfac­tif colo­ré et nous gui­dent vers le pro­chain kol­lam. Il n’est pas éton­nant de voir que dans la lit­té­ra­tu­re Sans­krit clas­si­que, les fleurs et leurs fra­gran­ces sont reliées aux divi­ni­tés.

Au fil du par­cours, les rues offrent de lar­ges per­cées visuel­les sur la mer et nous mon­trent, ici et là, des vues frag­men­tées du quar­tier tamoul qui paraît à la fois si pro­che et si loin­tain. Un canal, construit au temps des colo­nies, sépa­re phy­si­que­ment les deux vil­les, tamou­le et fran­çai­se. On pei­ne à se frayer un che­min à tra­vers les détri­tus qui jon­chent le sol, les scoo­ters et rick­shaws imper­tur­ba­bles qui s’engouffrent et esqui­vent les vaches dans un caphar­naüm sans nom.

Mais ce qui res­te impri­mé dans notre mémoi­re, c’est l’odeur.

Les relents du canal ser­vant d’égout à ciel ouvert mar­quent cet­te tra­ver­sée dif­fi­ci­le entre les deux mon­des. Com­me si cet­te puan­teur reflé­tait fina­le­ment cet­te vision humai­ne colo­nia­lis­te, si binai­re et éli­tis­te. La frac­tu­re n’est pas intan­gi­ble, on la voit et on la sent.

Après ce fran­chis­se­ment, la vil­le tamou­le nous offre une varié­té de fra­gran­ces et d’odeurs. Les cui­si­nes de rue enve­lop­pent l’espace urbain d’un bou­quet d’odeurs de grais­se fon­dan­te et d’épices. Au cré­pus­cu­le, les por­teurs et les car­gai­sons de fruits et légu­mes des cam­pa­gnes envi­ron­nan­tes abon­dent vers le cœur du quar­tier : le grand Bazaar. Cha­que sec­tion déga­ge un mélan­ge d’odeurs uni­que. Les odeurs for­tes éma­nant des mar­chés aux pois­sons et aux volailles déli­mi­tent clai­re­ment ces espa­ces et débor­dent dans les rues adja­cen­tes. Après ce pas­sa­ge éprou­vant, on se lais­se por­ter par les efflu­ves épi­cés, frui­tés et flo­ra­les. Les fleurs fraî­che­ment tres­sées sont offer­tes en offran­de dans les lieux de culte hin­dous qui ponc­tuent la vil­le d’où s’échappent l’odeur des encens brû­lés.

Pon­di­ché­ry n’a pas une odeur, c’est une toi­le colo­rée com­po­sée d’une palet­te d’odeurs. Cha­que mélan­ge d’odeurs for­me une tein­te uni­que qui colo­re les dif­fé­rents lieux de la vil­le.

 

 

Pour aller plus loin,

Dulau Robert, Jean-Robert Pit­te, Géo­gra­phie des odeurs, Paris, L’Harmattan, coll. Géo­gra­phies et cultu­res, 1998, 198p.

L’odeur des vil­les, Confé­ren­ce à la Socié­té Fran­çai­se de Par­fu­me­rie, 19 mars 2003  http://www.lavilledessens.net/textes/01/paris19mars.pdf

Une artis­te car­to­gra­phie les odeurs des vil­les, http://www.smithsonianmag.com/science-nature/mapping-the-smells-of-new-york-amsterdam-and-paris-block-by-block-95648059/?no-ist=

 

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